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Les souvenirs ne sont pas toujours silencieux -
Par Anne-Claude Iger

 

11- La plage de Georges Clemenceau

Ou bien : Toucher les souvenirs du bout des doigts.

Nous avions une maison près de la mer. Ce n’était pas très loin de Saint-Leu et quand on allait là-bas, on disait :

On va à Clemenceau.

Pour moi, Clemenceau ne désignait ni un homme politique du passé ni un porte-avions, mais simplement une maison, notre maison au bord de la mer.

Cette habitation n'était pas encore meublée, mise à part une petite desserte grise qui se trouvait dans ce qu'on pourrait désigner comme le séjour. Elle avait sûrement été laissée là par les propriétaires précédents. Il n'y avait rien d'autre. C'était un peu poussiéreux et comme abandonné. Les volets étant toujours fermés, il y faisait sombre.

Je pense que mes parents l’avaient acquise assez récemment.

À l’intérieur, nos voix résonnaient. Alors je faisais des ah !, ah ! vers la droite puis des oh ! oh ! vers la gauche pour mieux me rendre compte de l'effet produit. Dans le fond, un couloir menait vers d'autres pièces et là, par une petite ouverture, le soleil avait trouvé le moyen d'envahir le lieu, ce qui permettait à la poussière d’exécuter sa danse dans la chaleur des rayons. Par terre, tout était carrelé.

Une petite cour se trouvait sur le côté, directement creusée dans la terre orange de sorte que l'arrière de la maison était appuyé sur le flanc de la colline et que l’espace ainsi dégagé, fermé sur trois côtés, se trouvait à l’abri du vent. C'est là qu'on rangeait la voiture.

On accédait à cet endroit par un petit chemin poussiéreux qui semblait être uniquement entretenu par le passage de la voiture. D’abord, on quittait la route goudronnée et après quelques dizaines de mètres franchis à une vitesse très réduite, nous étions chez nous.

Les habitations étaient assez éloignées les unes des autres et elles étaient séparées par d’immenses terrains inoccupés. Aucun grillage ni aucune clôture ne délimitait les propriétés ce qui donnait à chacun l’impression d’une infinie liberté.

Devant la maison poussaient de magnifiques plantes grasses dont les feuilles charnues, à trois faces, s'étiraient sur six ou sept centimètres. D'un vert assez sombre tirant au rouge à certains endroits comme pour en souligner les bords, il en sortait, dès qu'on les brisait, une sève limpide et abondante. Les fleurs aux pétales très fins, d'un rose sombre semblaient étinceler grâce à leur coeur jaune qui ressemblait à un petit soleil.

Elles envahissaient en tout beauté un talus légèrement bombé et sablonneux qui se trouvait devant la maison et elles semblaient ramper sur le sol, offrant à notre habitation un jardin naturel tout à fait en harmonie avec le paysage.

Les murs extérieurs de la maison étaient peints en rose grenat foncé. Le tour des fenêtres et de la porte d'entrée était blanc. Les volets avaient adopté le gris clair. Ces contrastes, dans les tons du paysage environnant, semblaient permettre à la maison de participer à un jeu qui consistait à se camoufler par le mimétisme de ses couleurs dans cet environnement un peu sauvage. Le toit d'un seul pendant lui donnait un air de vacances.

Mais pour nous, les enfants, ce qui importait, c'était la plage !

On pouvait y accéder en descendant à travers un terrain en friche qui débutait juste derrière le talus aux plantes grasses. Je n'aimais pas trop passer par ici. L'endroit me semblait propice aux morsures de serpents. Il était rempli de petits buissons secs, de broussailles et de gros cailloux inquiétants. Au printemps, on y trouvait des asperges. Je préférais emprunter le petit sentier sablonneux qui le contournait. Ce chemin était plus long mais beaucoup plus sûr.

Nous portions des petits maillots de bain en tissu-éponge qui imitait les peaux de panthère.

La plage n'était pas grande et le découpage de la côte lui donnait l'apparence d'une petite crique sauvage. Nous avions à la fois le plaisir du sable, mais aussi celui plus varié des récifs qui renfermaient de nombreux trésors.

Elle se situait loin des foules.

En bas, une débauche de couleurs nous accueillait : du bleu, du vert, du rouge grenat, du jaune. Ces pigments étaient accentués par les oppositions qu'ils entretenaient entre eux et par la lumière qui les soulignait. L'eau était d'une transparence irréelle. En fonction des endroits, elle était bleue, verte ou mauve et passait par toute une variété de dégradés.

Une grande partie de la plage était couverte de rochers fortement sculptés dont la couleur pourpre, par endroits, virait au brun. Il était prudent de garder aux pieds nos sandalettes de plastique et la moindre chute était assez douloureuse.

Le ciel se mêlait aux reflets du soleil sur les ondes. C’était tout un scintillement de bleus et d’ors qui s’agitaient continuellement. La faune et la flore ajoutaient encore mille détails à l'éclat du tableau en s’animant sous le mouvement du courant qui en travaillait la troisième dimension. Le côté sonore indispensable au décor était apporté par le léger flux et reflux qui pouvait s'exprimer grâce à la résonance des cavités rocheuses. Tous ces clapotis clip, clop, clou-oup, soulignaient l'idée de clarté de l'ensemble.

Mon frère avait vu des méduses.

Dans les nombreux interstices, d'énormes oursins brun violet s’étaient réfugiés et si on les effleurait, ils remuaient leurs longues épines. Des crabes courraient de leur façon étrange, toujours latéralement en dressant leurs pinces. On trouvait aussi des escargots de mer avec leur coquille en colimaçon.

Nos lèvres avaient le goût du sel.

Lorsque je me trouvais sur la partie sablée de la plage, j’aimais gratter le sol pour ramasser les coquillages à moitié enfouis. Parfois, il m’arrivait de dénicher des couteaux qui m’étonnaient par leur forme. Je repérais aussi des petites coquilles lisses et légèrement allongées.

On m’a dit qu’on pouvait ramasser des clovis.

Mais la plupart de ces coquillages étaient très ordinaires. Ils avaient tous la même forme bombée agrémentée de rainures qui s’élargissaient vers le bord. Seules les couleurs et les tailles différaient. Ces coquilles étaient identiques à celles que nous achetions chez le marchand de bonbons, mais elles n’étaient pas remplies de cette sucrerie aux couleurs vives qu'on léchait pendant les heures et dont le bord nous blessait le coin des lèvres. Beaucoup plus tard, j'ai revu ces friandises et j’ai pu constater que leur coquille striée était devenue en plastique et que leur taille avait fortement diminué.

Je m’émerveillais lorsque j’en trouvais quelques-uns de belle taille encore intacts et j’étais au comble du bonheur lorsque les deux valves étaient encore reliées entre elles. Il m'arrivait de découvrir des morceaux de squelettes d'oursins que je ramassais et rapportais à la maison comme autant de richesses.

Avec Google Map, j'ai longé cette côte à la recherche de ce petit paradis. Et quelle fut ma surprise de lire ce nom inscrit :

Georges-Clemenceau-Plage !

C'était donc le nom d'un hameau au bord de la mer. J'ai tenté de me rapprocher en cliquant sur la loupe, mais malheureusement, on ne peut survoler l'Algérie que d'assez loin. Cependant, j'ai reconnu un petit chemin de terre qui a la même orientation que dans ma mémoire, et qui aboutit à une maison.

Devant cette maison, on devine un petit talus.

La cour a l'air d'avoir un mur qui n'existait pas et qui, maintenant, la referme complètement. Dans le terrain qui mène à la mer, une nouvelle maison a pris place. Malgré cela, tout semble tellement identique, tellement réel et tellement présent que l’espace d’un instant, on croit qu’on va basculer dans ce paysage.

On a parfois l'impression de toucher ses souvenirs du bout des doigts.

 

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