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ARZEWVILLE, la mer et les palmiers de mon enfance.
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Les souvenirs ne sont pas toujours silencieux -
Par Anne-Claude Iger

 

 

22 - L'intérieur de la maison (3) – L'étage -

 

Lorsque ma mère a été mutée à Saint-Leu, à la rentrée de 1956, nous avons pu aménager dans le logement de fonction resté libre puisque Mademoiselle Klinger, qui était la directrice de l'école, ne l'occupait pas. Elle habitait sa propre maison dans une rue adjacente.

L'année suivante, elle a pris sa retraite. Ma mère lui a succédé à la tête de cet établissement et nous y sommes restés jusqu'à l'Indépendance.

Laure Klinger a passé toute sa carrière dans cette école, de la rentrée de 1919 aux vacances d'été de 1957. Elle était célibataire et a consacré toute sa vie à l'enseignement. La retraite l'a privée de sa seule passion. Habitant non loin du lieu où elle a passé tant d'années, elle pouvait entendre la cloche de l'école. C'était à chaque fois un déchirement. Elle ne supporta pas longtemps cette nouvelle existence et mourut peu de temps après.

 

L'étage

Un dernier palier terminait l'escalier qui menait à l'étage. Une fois les marches montées quatre à quatre dans un bruit de cavalcade et de grincements de bois sec, nous nous trouvions devant une porte ayant dans sa partie supérieure, une surface garnie de vitres en verre granuleux qui laissait passer la lumière, mais pas le regard. Parfois, il fallait rajouter du mastic pour remplacer celui trop sec qui avait fini par tomber, encouragé par des doigts espiègles. C'était notre porte d'entrée. Sa poignée horizontale n'avait pas de secret pour notre chat.

Après avoir franchi le seuil, on pénétrait dans un hall autour duquel gravitaient les différentes pièces. C'était le centre de l'appartement. Il était assez large et mes parents ont trouvé inutile de l'encombrer de meubles. Le sol était pavé du même carrelage octogonal rouge sombre qu'on retrouvait dans certaines parties de l'école.

 

La cuisine

Si on se tenait au centre de ce vestibule, on pouvait compter six portes. La première était celle par laquelle nous venons d'entrer.

En commençant par la droite, on avait la cuisine, étroite mais lumineuse puisqu'elle disposait d'une large fenêtre par laquelle on voyait onduler dans un bruissement léger, les larges palmes de l'un des dattiers qui ornaient les places du village.

Elle était meublée d'un grand buffet blanc typique de l'époque, en trois parties : un bas avec deux grandes portes surmontées de deux tiroirs munis de poignées chromées, un centre plus aéré avec une niche ouverte au milieu et sur les côtés deux petits casiers fermés. Enfin un haut qui comportait deux placards vitrés. Les arêtes et les angles de toutes les planches qui formaient ce meuble étaient arrondis. Les années 50 aimaient les courbes. La table et les chaises étaient si ordinaires que je ne m'en souviens absolument pas. Un évier gris se situait sur le mur du fond. Nous avions un réfrigérateur à pétrole qui avait trouvé sa place dans un des coins du vestibule.

 

La Savora

J'entrai dans la cuisine, mon frère était en train de ranger, d'un geste un peu trop rapide, un bocal dans le haut du buffet.

Je regarde la tartine qu'il est en train de croquer à pleines dents.

Mais c'est une tartine de Savora que tu as fait ? M'écriai-je à la fois étonnée mais surtout scandalisée par une telle audace.

La Savora est une moutarde qui a deux particularités. D'abord, elle est conditionnée dans des petits pots cubiques garnis d'une étiquette rouge et jaune sur laquelle le nom simple de la marque en occupe une grande partie et peu devenir un jeu de déchiffrage aisé pour les jeunes lecteurs. Ensuite, elle semble adaptée au goût de tous, y compris celui des enfants. En effet, c'est une moutarde qui ne pique pas. Les épices et les condiments utilisés ont leur saveur adoucie par la présence d'un peu de cannelle et de miel. Elle n'emporte pas la bouche et le nez comme peut le faire la moutarde forte de Dijon. Combien de fois, ma mère a poussé un formidable et mystérieux raladacha, qui nous faisait tant rire lorsqu'elle en mettait un peu trop sur sa viande !

Non, non, c'est du beurre… Grommela-t-il.

 

Le séjour

La seconde porte faisait face à l'entrée. Un peu plus large que les autres, elle restait en permanence ouverte, comme pour nous inviter à pénétrer dans cette pièce. C'était la salle à manger, le lieu privilégié, où nous passions la plus grande partie de notre temps libre.

Le soleil et la lumière pouvaient pénétrer allégrement par les deux fenêtres qui se trouvaient sur deux des quatre murs puisque ce séjour se situait dans l'un des angles de la maison. Une fenêtre s'ouvrait sur le devant, et l'on voyait, comme dans la cuisine, les palmiers et la mairie. L'autre donnait dans la rue qui mène à Béthioua.

Bien sûr, il y avait une table avec en son centre une coupe à fruits posée sur un napperon brodé. Elle était entourée de six chaises. La TSF, posée sur son meuble et un buffet bas, occupaient la cloison de droite. Un carillon fixé sur l'un des murs, était visible dès que l'on franchissait la porte et sur le côté gauche, on avait casé le lit de mon frère. Afin de lui donner l'allure d'un divan, il était recouvert d'un couvre-lit couleur olive et entouré d'un cosy sur lequel étaient rangés des livres de la bibliothèque verte, des Tintin et un tas de petits bibelots divers parmi lesquels une rose des sables qui offrait ses pétales pétrifiés à qui souhaitait ralentir le temps. C'est mon père qui l'avait rapportée du Sahara. Le cosy était en bois sombre, assorti au carillon alors que la TSF était d'un bois plus clair.

Dans le buffet bas, mes parents avaient rangé de drôles de verres. Ils étaient en cristal et pouvaient chanter une longue note transparente si on frottait un doigt humide sur le dessus. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les tailles. Mais ce qui me faisait rire et me troublait, c'était que leur pied avait la forme d'une femme nue. On voyait parfaitement leurs fesses et leurs seins et pour boire, on était obligé de les toucher.

Du haut de son mur, le carillon sonnait inlassablement chaque quart d'heure. Au fur et à mesure du temps qui s'écoulait, la mélodie s'allongeait de quatre notes. On savait, sans regarder le cadran, s'il était le quart, la demie ou moins le quart. Quand une nouvelle heure sonnait, on avait droit à la mélodie complète de seize notes, suivie du nombre de coups nécessaires.

Ce rythme régulier de l'horloge murale ne nous dérangeait pas. C'était même plutôt rassurant et l'on finissait par ne le percevoir que par intermittence. Cependant, avant d'aller se coucher, mon père désamorçait la petite musique. Le rythme du jour n'était pas le même que celui de la nuit.

 

La lenteur du temps

L'écoulement du temps était plus lent à l'époque et chaque jour était vu comme une promesse.

Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ?

Les enfants ne savent pas se projeter dans l'avenir. Ils n'ont pas l'idée qu'il peut y avoir un après. Ils ont seulement la conscience du présent immédiat, ce qui donne une sensation d'éternité. Les minutes où ils ne trouvent pas quelque chose à quoi se raccrocher, deviennent interminables. Ils le montrent bien par leur impatience parfois si difficile à contrôler.

Les enfants doivent utiliser une clé pour le temps puisse s'écouler sinon il se ralenti à l'extrême et devient dur comme un roc. Pour vivre, il faut pouvoir traverser les minutes d'un bout à l'autre avec cette impression de sentir sur le visage, l'air qui nous caresse, comme lorsqu'on est sur la proue d'un bateau alors qu'il n'y a pas de vent. On ne peut y parvenir qu'avec cette clé qui déverrouille le temps et ouvre la porte de l'imagination. Les corvées deviennent alors des aventures : se laver les mains c'est diriger une bataille navale, mettre la table, c'est disposer sur une scène des personnages extraordinaires qui s'expriment par des ding, toc, cloc bien sonores. L'enfant se libère ainsi de sa prison d'éternité.

Le temps des adultes était différent lui aussi. À cette époque, la vie quotidienne n'était pas envahie par des occupations où parfois la conscience sombre, comme aspirée par un gouffre noir dans lequel elle se perd. Le temps s'envole et disparaît en nous empêchant de vivre et en nous faisant perdre ce qui est essentiel. On oublie tout, même soi. C'est comme si on était mort. Là, aucun roc difficile à franchir ou a déplacer. Au contraire, c'est très facile, mais après, il ne reste rien : le temps et tout ce qu'il contenait a été englouti.

Ce sont les choses réellement vécues qui donnent au temps une élasticité qui s'adapte au vécu : un voyage, une rencontre, une lecture, une parole… Si elles sont peu nombreuses ou inexistantes, le temps nous semble long, mais avec le recul, il ne reste plus que l'idée de vide absolu. Dans notre propre histoire, sa trace est invisible. Si au contraire, le temps est passé vite, c'est qu'il était chargé d'événements ou d'émotions. Nous gardons alors en nous une série de souvenirs qui nous procure cette sensation de richesse sur laquelle on peut s'attarder et qui nous donne de l'existence.

 

Le temps de vivre

Les soirées se savouraient autour d'un livre, d'une discussion plus ou moins animée, de rencontres avec des amis ou d'un jeu de société. Le simple fait de laisser gagner les plus jeunes aux petits chevaux, au jeu de l'oie ou à la bataille créait des moments de joie intense.

On racontait ce qu'on avait fait dans la journée, on donnait des nouvelles des personnes qu'on avait rencontrées. La radio pouvait nous tenir compagnie, mais sans accaparer les esprits. Peut-être que nous tendions un peu plus l'oreille lorsqu'on entendait Pilou… Pilou… hé ! Bambino, Le marchand de bonheur, Salade de fruits ou encore la voix cristalline du petit Joselito. Les enfants faisaient leurs devoirs, seuls ou aidés des parents ou des frères et soeurs plus âgés, ou bien se chamaillaient. Parfois on allait écouter les sociétés musicales qui jouaient dans le kiosque qui se trouvait sur la place de la mairie. L'orchestre Orsini s'y produisait certains jours de fête.

On faisait des promenades en famille, on allait pique-niquer le dimanche, on profitait des belles esplanades ombragées comme celle d'Arzew qui donne sur la mer. On s'attardait dans la rue et l'on parlait aux voisins : on prenait plus souvent le temps de vivre ensemble.

Chaque jour, il fallait remonter le carillon. Mon père ouvrait la porte derrière laquelle se trouvait le balancier. Il prenait la clé creuse qui était posée à l'intérieur du boîtier, la mettait dans l'orifice adéquat et la tournait : un crrr, crrr, crrr redonnait à l'horloge de la vitalité pour vingtquatre heures. Etait-ce la même clé que celle qu'utilisaient les enfants ?

C'était un meuble imposant de forme parallélépipédique dont les contours étaient adoucis par la mode des courbes. On sentait cependant l'arrivée de la décennie suivante par ces quelques lignes brisées qui s'étaient glissées ça et là dans son dessin. D'une soixantaine de centimètres de haut, il laissait voir dans sa partie supérieure, un cadran octogonal qui indiquait les heures avec de gros chiffres désignés par des aiguilles et dans sa partie inférieure, un balancier doré qui faisait son travail.

Juste avant de déclencher sa petite mélodie, on entendait le mécanisme qui se mettait en marche comme si le carillon prenait son souffle afin de mieux chanter.

Quelle heure est-il ?

La petite est sur le quatre et la grande sur le neuf !

Progressivement, j'ai appris à lire l'heure sur ce carillon.

 

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