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Les souvenirs ne sont pas toujours silencieux -
Par Anne-Claude Iger

 

 

36 - La cour de récréation (1/3) : jeux de garçons

 

La cour de l'école révélait sa vraie nature à l'heure de la récréation.

Son coeur se mettait à battre au rythme des sandales qui piétinaient son sol poussiéreux. Elle se nourrissait des goûters rangés dans un coin du cartable. Elle respirait par les narines frémissantes des enfants qui se poursuivaient sans relâche.

Il fallait se tenir à une certaine distance pour comprendre que ce n'était pas la voix des enfants qu'on entendait, mais que c'était la sienne : un accord large et souple qui résonnait et modulait dans une harmonie distendue d'où s'échappaient quelques brèves sonorités plus aiguës aux couleurs vives. C'était elle qui criait, c'était elle qui riait ou qui chantait : elle vivait.

Son existence était scandée par le son de la cloche. C'était le signal qui la réveillait ou qui la plongeait dans un profond sommeil. Les gens qui habitaient aux alentours aimaient entendre cette clameur particulière qui était synonyme d'insouciance, de sérénité et de paix. Ce souffle vibrant qui émanait de la cour à heures régulières était rassurant.

En regardant de plus près, on se rendait compte que les enfants se déplaçaient et se rassemblaient par groupes plus ou moins importants. Ces complicités pouvaient se faire et se défaire à volonté, comme on peut parfois l'observer dans certains ciels du crépuscule où des nuages d'étourneaux se forment et se déforment dans de larges mouvements élastiques.

Cependant ici, certains ensembles ne parvenaient pas à s'unir. Ils s'approchaient, se juxtaposaient, se frôlaient, mais ils ne se confondaient jamais. On finissait par découvrir qu'il y avait deux entités, à la fois identiques et distinctes, indépendantes et complémentaires. C'était un peu comme si la cour avait eu deux yeux, deux oreilles ou deux bras. Aucune hiérarchie : un oeil solitaire ne voit pas le relief, une oreille unique ne perçoit pas la stéréo et l'expression serrer quelqu'un dans ses bras perd une partie de son charme si on n'en a qu'un. La cour voyait, entendait et se mouvait grâce à ses deux nuées : les Jacqueline, Fatima, ou Dolorès d'un côté et les Bachir, Pedro ou François de l'autre.

Les filles avaient leurs jeux. Les garçons avaient les leurs. Une fille ne parlait pas à un garçon. Un garçon ne jouait pas avec une fille. Les groupes restaient étanches.

Heureusement, cette distinction perdait de sa force dès qu'on franchissait les grilles de l'école, là où le regard de l'autre ne pouvait plus vous condamner ou vous juger.

 

Les billes

Un des jeux réservé aux garçons, était celui des billes.

Les billes se présentaient pour la majorité d'entre elles, comme de simples petites boules rondes de couleur. Elles étaient en terre cuite. Par contre, d'autres étaient de véritables petits joyaux : en verre transparent, elles laissaient voir leur coeur dans lequel s'étiraient en s'entrelaçant des couleurs vives, disposées de telle manière qu'elles faisaient penser à des yeux de chats. On pouvait aussi rencontrer les très rares calots de plus gros calibre qui émerveillaient tous les enfants. Quand on en voyait un, on s'agglutinait autour de son propriétaire et chacun voulait le voir, le toucher et le soupeser.

Vous souvenez-vous du bruit froid et grinçant des billes qui s'entrechoquent dans leurs petits sacs de toile ou dans le creux de la main ?

La plupart des façons de jouer consistaient à percuter les billes dans des fracas secs ou bien à suivre des parcours aux règles bien établies. A l'aide d'un bâton, d'un cailloux ou plus simplement de ses doigts, on traçait des chemins sinueux sur le sol. Il y avait un point de départ et un point d'arrivée. Parfois, on ajoutait quelques obstacles à franchir. Accroupi, chacun faisait avancer sa bille à tour de rôle.

La technique la plus couramment utilisée était la pichenette.

Cette méthode consistait à accumuler de la force dans le majeur ou l'index retenu par le pouce qui, dans un brutal relâchement, venait percuter la petite boule de terre ou de verre pour la rapprocher son but. Les plus crapules pouvaient également se servir de ce moyen à une toute autre fin : celle d'ennuyer un camarade en lui criblant le bras d'une série de pichenettes plus ou moins agressives ou encore de bombarder de petites boulettes en papier un autre installé hors de sa portée immédiate.

Par la multitude des chocs que pouvaient recevoir ces agates, leur magnifique transparence finissait par prendre l'aspect d'un oeil menacé de cataracte.

Mais c'était pour ainsi dire, un jeu de riches puisqu'il fallait acheter les billes puis risquer leur perte par l'habileté d'un camarade plus fort ou plus entraîné. A Saint-Leu, comme dans les villages des alentours, elles étaient délaissées au profit d'un autre qui était à la portée de toutes les bourses : les pignols.

 

Les pignols

C'était un jeu très économique puisque pour pouvoir y jouer, il n'était pas nécessaire d'acheter le matériau de base qui consistait en une collection tout à fait ordinaire de noyaux d'abricots.

Bien sûr, on devait attendre la saison des fruits, se régaler de ce dessert onctueux et parfumé aux couleurs du soleil couchant, puis récupérer ce qu'il renfermait. Les gamins guettaient également les assiettes des autres membres de la famille pour s'accaparer de ce butin avant qu'il ne disparaisse à la poubelle et ils encourageaient leur mère à faire des confitures pour reconstituer leur stock.

Aujourd'hui, j'hésite toujours un instant avant de jeter le noyau de ce fruit et parfois, je ne peux pas m'empêcher de le mettre de côté.

Il existait un grand nombre de règles que je n'ai pas eu le temps d'apprendre. Le jeu se rapprochait à la fois de celui des billes et de celui de la pétanque.

Les enfants faisaient d'abord des petits tas arrangés en forme de pyramide, puis placés à une certaine distance, ils visaient cette pile avec un autre noyau. Le vainqueur avait l'immense satisfaction de voir son petit sac de toile confectionné par sa mère, grossir au fur et à mesure de ses gains, au point de ne plus pouvoir serrer le lacet qui servait de fermeture.

Je ne savais pas jouer aux pignols. Alors, pendant que mon frère et ses camarades faisaient leurs compétitions, je m'asseyais sur le trottoir et je frottais énergiquement un noyau sur la bordure de ciment afin de le rendre plus lisse et brûlant. Ensuite, je constatais le phénomène en le posant prudemment sur ma cuisse ou sur ma joue et en le retirant bien vite. Avec de la patience, les grands réussissaient à perforer la solide coque qui devenait alors un sifflet.

 

Une boutique aux vrais souvenirs

J'ai écrit ces quelques lignes juste avant de faire un petit séjour à Barcelone et là-bas, en pénétrant dans un magasin de souvenirs, j'ai eu une drôle de sensation. Cette histoire de noyaux d'abricots, que je venais d'évoquer par écrit l'avant-veille, s'est en quelque sorte matérialisée.

On voit les souvenirs comme des scènes tapies dans un monde intérieur. On les sollicite le temps d'une rêverie. Ils ont des allures de mythes personnels à l'abri de tous les regards. Mais parfois, en un dixième de seconde, la situation s'inverse : un objet, un son, une odeur les fait apparaître dans la réalité du moment, ils s'exposent là, face à nous, totalement présents.

On ne sait plus quand on est.

Une multitude de fils plus ou moins épais, plus ou moins solides nous relient à notre passé ; des mots ou des choses nous associent à chaque instant à une période de notre enfance. Il nous suffit de les regarder, de les écouter ou de les suivre, non pas pour être transporté, mais pour être uni à soi-même. On a vingt ans, dix ans, quatre ans.

Dans cette boutique, mon attention est attirée par deux petites coupelles fixées à l'intérieur d'une assiette plus grande. L'objet n'est pas très esthétique, mais je ne peux pas m'empêcher de lire les deux inscriptions qui guident l'utilisation que l'on doit en faire. C'est un plat pour servir les amuse-gueule. Le premier mot que je vois, c'est celui d'olives qui est marqué sur une des coupelles. Rien d'extraordinaire. Mais sur l'autre, à ma grande stupéfaction, je lis celui de : pinyol !

Instant vertigineux, étrange, léger et beau à la fois : on plane entre les époques et les lieux, on nage entre la personne qu'on est aujourd'hui et l'enfant qu'on a été il y a si longtemps et l'on s'aperçoit avec stupeur que ce dernier est toujours en nous, intact.

Je ne m'étais jamais posé la question. Ce n'est donc pas le nom qui était donné au coeur particulier des abricots comme je le croyais : les abricots n'ont pas un pignol. Cette appellation qui a enrichi notre lexique est un mot en Catalan qui signifie tout simplement : noyau.

Dans la région de Saint-Leu, comme dans beaucoup d'autres régions d'Algérie, le nombre de personnes d'origine espagnole était assez élevé et certains de leurs termes étaient entrés tout naturellement dans notre parler et faisaient partie intégrante de notre vocabulaire. L'idée qu'il pouvait s'agir d'expressions venant d'une autre langue ne nous effleurait même pas.

 

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